Laurence Anyways : L’esthétisation de la nostalgie

Par Mélanie Desprez
Étudiante en Master 2 de communication culturelle à l’Université de Toulouse 2 Jean Jaurès, actuellement en échange à l’Université du Québec à Montréal. Pour étudier les productions culturelles du point de vue de la nostalgie, j’ai choisi de travailler sur un film de Xavier Dolan, Laurence Anyways, qui pour moi, était le témoin le plus représentatif de la nostalgie dans la filmographie du réalisateur, déjà assez fasciné par les thèmes du passé et de l’enfance.

Résumé
Ce travail de recherche porte sur l’étude des productions culturelles actuelles du point de vue de la nostalgie. Comment se fait-il qu’il y ait un si grand retour en arrière dans les références culturelles ? J’ai axé mon travail sur une scène emblématique du film Laurence Anyways (2012, Xavier Dolan), dans laquelle Laurence (Melvil Poupaud) apparaît devant sa classe en tenue de femme pour la première fois. L’analyse de la séquence permet d’établir un lien entre le film et différentes formes de nostalgie. Ainsi, il est discuté en quoi cette scène est assez représentative de « l’effet » nostalgique présent dégagé par le film, mais que ce sentiment ne s’exprime pas à travers l’esthétique vintage du film, mais davantage par l’ambiance de renouveau social et de liberté qu’il décrit à travers la mode et la musique et l’hommage à la queerness qui fait en évoquant cet esprit de « communauté ».


Introduction

Le retour au passé est un cycle éternel : que ce soit dans l’univers de la mode, en design d’objet, ou en productions culturelles. Ce phénomène s’est accentué et démocratisé avec le développement d’un « marché de la nostalgie » dès les années 80 (Baschiera, Caoduro ; 2015; p.143) d’abord avec les boutiques de seconde main, comme les friperies. En effet, l’exemple le plus parlant est dans le domaine de la mode, où les tendances passées reviennent au bout de quelques décennies et ce n’est pas nouveau. Désormais, ce retour au passé a créé un véritable phénomène de société et une économie de la nostalgie. Ainsi, l’on retrouve des boutiques de vinyles dans les grandes villes, des barbiers, et de plus en plus de boutiques de vêtement spécialisé dans la mode « vintage ». La mode des hipsters notamment, marque l’apogée et l’étendue de ce phénomène autant sociologique que culturel. Il en va de même pour les productions cinématographiques contemporaines, car, hormis les remakes et les films d’époques, le cinéma connaît lui aussi un retour au passé via la télévision. En effet, prenons l’exemple de la série télévisée Stranger Things, créée en 2016 par Matt et Ross Duffer. La série se situe en 1983 et reprend les codes des thrillers fantastiques de ces années : vêtements d’époques, photographie étudiée, musique datée, même l’actrice Wynona Rider, qui connut son heure de gloire dans les années 90, évoque aux spectateurs cette période. Les références à des films comme Alien (1979), Les Goonies (1985) et E.T L’Extraterrestre (1982) sont nombreuses et évidentes, ce qui a fait le succès de la série.
Dans un tout autre registre, un réalisateur contemporain est particulièrement connu pour les références nostalgiques de ses films : Xavier Dolan qui est un jeune réalisateur québécois de 28 ans, et qui s’est fait connaître avec son premier long-métrage J’ai tué ma Mère (2009) qui a été diffusé lors de la 41e Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes. Depuis, il a réalisé Les Amours Imaginaires (2010), Laurence Anyways (2012), Tom à la Ferme (2013), Mommy (2014) et Juste la fin du Monde (2016). Tous ses films ont en commun un travail soigné de la photographie des plans, notamment par l’utilisation de filtres teintés qui vieillissent l’image et évoque les photos jaunies des polaroids. D’autant plus que dans Mommy, il utilise un format vidéo carré qui rappelle ce type de photographies. Si Xavier Dolan évoque la nostalgie par l’esthétique de ses films, ils l’évoquent aussi par la musique. En effet, les scènes « clipesque » de la filmographie de Dolan sont une signature, surtout lorsqu’il s’agit de musique populaire des années 80 — début 90. Ainsi l’on trouve la chanson 3e Sexe du groupe Indochine (1985) dans Les Amours Imaginaires, mais aussi Sunglasses at night de Corey Hart (1983) dans Tom à la Ferme et Fade to Grey de Visage (1992) dans Laurence Anyways. Ces références marquées à une époque culturelle, qu’il n’a lui-même pas ou peu connu, sont une caractéristique de son cinéma, car elles font tout de même appelle à une culture commune ; donnée par nos parents et renvoyant directement à un passé précis. Elles peuvent donc potentiellement provoquer un sentiment nostalgique, que ce soit d’une période que l’on ait connue ou non. Cette nostalgie d’une époque est aussi présente chez Dolan à travers les thèmes abordés dans ses films : les héros sont toujours en quête d’un passé révolu représenté par des relations amoureuses ou familiales difficiles. Sa façon d’aborder les personnages féminins et notamment les mères montre sa recherche d’une enfance où tout semblait plus facile. Ce passé paisible est donc invoqué par des marqueurs culturels unanimes, comme les images jaunies et les tubes des années 80-90.

Laurence Anyways
Le film de Xavier Dolan qui évoque le plus la nostalgie est sans nul doute Laurence Anyways. Issu d’une coproduction entre la société Lyla Film à Montréal et la MK2 à Paris, le film est salué par la critique. En effet, présenté à la 65ème édition du Festival de Cannes en 2012, le film est récompensé par le prix Un Certain Regard pour l’interprétation de Suzanne Clément, et par le prix du meilleur film canadien à la 37ème édition du Festival International du Film de Toronto. Le film expose dix ans de la vie d’un professeur de littérature, Laurence, qui décide d’assumer sa transformation en femme après des années de remise en question. Cette révélation va compliquer sa relation avec sa famille, tout autant que celle avec sa partenaire, Frédérique. Le film montre que malgré le changement de sexe de Laurence, elle est toujours la même que l’homme que son entourage a connu avant, et ce, de n’importe qu’elle manière. Si ce film a un fort potentiel nostalgique, c’est d’abord parce qu’il évoque visuellement le début des années 90. En effet, Xavier Dolan, en plaçant son film dans les années 90 a choisi d’utiliser des costumes, des décors et une esthétique très marquée, qui renvoient directement à cette période. D’autant plus, que c’est le premier film où il choisit lui-même les costumes, ce qui montre qu’ils ont un rôle déterminant pour la diégèse.  La musique dans le film est également un aspect évoquant ce retour au passé, car les tubes des années 90 sont le dénominateur commun pour rappeler immédiatement cette période. Elle joue donc un rôle crucial dans ce film et a une place très importante. Dans sa diégèse, le film ramène également à la nostalgie, puisqu’elle est basée sur les retours dans le passé et les souvenirs d’une histoire d’amour dont les personnages sont nostalgiques. Enfin, le film évoque la queer nostalgia avec la mise en scène du coming out, l’importance de l’esprit de communauté et la féminisation esthétique des hommes, en vogue à cette période.
J’ai donc choisi d’étudier ce film de Xavier Dolan afin de déterminer si s’agissait « vraiment » d’un film nostalgique dans le sens où il crée un sentiment nostalgique auprès du public hormis son esthétique nostalgique évidente. J’ai choisi alors de centrer mon étude sur une scène du film en particulier, celle qui marque le tournant de la transformation de Laurence en femme : Laurence se rend pour la première fois sur son lieu de travail habillé en femme. L’enjeu de la scène est important, c’est la première fois qu’il s’expose au regard extérieur en tant que femme, notamment au regard adolescent, qui peut-être plus incisif. L’un des éléments principal de la scène est la musique, en effet, la scène tient presque du clip vidéo tant la bande-son est importante dans l’extrait. Ce genre de scène est un exemple typique des scènes pour lesquelles est connu le réalisateur, et elle concentre les aspects nostalgiques, queer et vintage du film que cet article étudie en détail afin de répondre à la question suivante : en quoi cette scène de Laurence Anyways est-elle davantage du ressort du faux-vintage et d’une esthétisation nostalgique et relevant ainsi moins du sentiment nostalgique ?
Une analyse filmique de la scène dans la classe permet d’aborder le rôle des costumes, de la musique et révèle ainsi les aspects « rétro et vintage » de la scène qui viennent nuancer l’effet nostalgique du film. Ce dernier a été tourné en 2012 avec l’oeil d’un réalisateur contemporain qui n’a pas vécu l’époque de son film en détail ; il s’agit donc d’une nostalgie queer projetée vers un passé quasiment inconnu ou pour le moins non-vécu.

Entre vintage, rétro et nostalgie queer
Xavier Dolan est un habitué des films qui tournent autour du passé et de l’enfance, mais avec Laurence Anyways il s’agit du premier film dont il place le récit intégralement dans le passé. Pourtant ce passé nous semble étrangement actuel et présent.
Tout d’abord, ce qui marque en premier lieu le film Laurence Anyways, ce sont le décor et les costumes vintage. En effet, dès le début du film, la temporalité nous est indiquée non pas pas un carton mais par les costumes des personnages qui deviennent marqueurs visuels des années 80-90. Dans la séquence, les élèves sont représentés par une multitude de couleurs et de motifs criards : jacquards, carreaux, rayés, une diversité qui crée un patchwork en bas de l’image. Ce qui divise l’image en deux parties : celle colorée avec les élèves, et l’autre, majoritairement blanche, représentant la salle de classe vide.

Image 2
Laurence Anyways

Dans cette scène, le costume de Laurence est également très important, en premier lieu pour son apport diégétique, en effet, il s’agit de la première fois que Laurence apparaît habillée en femme devant ses élèves, s’exposant ainsi à leur regard. Le costume choisi est alors très caractéristique de ce que portaient les femmes dans les années 80 – 90 : un ensemble tailleur de couleur vert assez vif, avec de larges épaulettes, ce qui était très à la mode à cette époque. D’ailleurs ce genre de tailleur est tellement ancré dans la mode vestimentaire que le site WikiHow y fait référence pour se costumer dans le style des années 80. S’ajoutent à cela un chemisier en satin orange, lui aussi très connoté, et une paire d’escarpins à petits talons jaunes. La couleur et surtout la forme des chaussures à embout et talons carrés sont encore une référence au vêtement vintage. Les costumes vintage de la scène sont donc fortement associés à la mode des années 80-90. Mais l’autre facteur qui donne un aspect vintage au film est l’image en tant que telle.
En effet, d’abord par son format, le film se place dans une esthétique d’imitation vintage. Le format de vidéo utilisé pour Laurence Anyways est le format 1.33 ou encore appelé format 4/3. Ce format provoque d’emblée un effet vintage parce que c’était le format créé pour la télévision à tube cathodique, utilisée à partir des années 50, avant d’être remplacée par les images plus larges en 16:9 au début des années 2000. Ce format est donc non seulement utilisé pour les émissions de télévision des années 80 et 90, mais également pour les VHS (Video Home System) une norme d’enregistrement très connue durant les années 1980 et 1990, car il s’agissait du format vidéo le plus commun pour la vidéo familiale. Son utilisation principale étant la large diffusion de contenu audiovisuel et à l’enregistrement des émissions de télévision pour les particuliers. Ainsi, le format 1.33, pour le spectateur contemporain à Dolan, évoque d’anciens souvenirs télévisuels, qui le ramène aux années 80 – 90 et le renvoie à cette volonté vintage de l’image. D’autant plus que parallèlement au format du film, la couleur de l’image n’est elle aussi pas laissée au hasard. En effet, car Xavier Dolan est également assez connu pour utiliser des filtres sur ses images comme pour Les Amours Imaginaires (2010), mais avec Laurence Anyways, les filtres ayant un effet vintage vont devenirs récurrents dans sa cinématographie notamment dans Mommy (2014) et Juste la Fin du Monde (2016).

Les images ont un ton jaune orangé, comme si le temps les avaient« vieillies » et donnent au spectateur l’impression de regarder son vieil écran de télévision. Dans la séquence où Laurence déambule dans le couloir, l’utilisation d’un filtre vert donne une tonalité particulière à l’image, en ne laissant pas d’espace vide (d’espace blanc) à l’écran et donnant l’impression d’un remplissage et d’une surcharge.

Le vert comme couleur de filtre est également un parti pris assez fort puisqu’il ternit légèrement l’image. Cette saturation à l’écran contraste avec la scène précédente dans la classe, dont les murs sont blancs et presque vides, montrant une différente tonalité dans la narration. Cette double présence du vert (la coloration et le costume de Laurence) permet à Laurence de dominer la scène et sa traversée du couloir ; la transformation débute dans la classe et s’intensifie par la suite au niveau de l’esthétique et du montage.

Le montage du film : présences et transformations doubles
Car Laurence Anyways est le premier film dans lequel Xavier Dolan s’est occupé de la réalisation ainsi que du montage, ce dernier constitue donc un véritable parti-pris du réalisateur et apporte énormément de sens à la diégèse du film. Le premier élément marquant dans cette séquence est la géométrie des plans. En effet, dès le début de la scène, lorsque Laurence se met devant sa classe, le cadrage du personnage forme des lignes évidentes : le bas de l’image est donc séparé en deux à l’horizontale, comme nous l’avons expliqué plus haut, mais également à la verticale grâce à la séparation des deux rangées de tables par le sol blanc et en hauteur aussi, puisque la tête de Laurence se trouve juste sous le tableau blanc représentant Mozart.

Image de fond - Laurence 2Le personnage est donc au centre d’une ligne blanche verticale, mais également d’une ligne blanche horizontale parce qu’il se trouve entre les têtes des élèves de sa classe et les tableaux suspendus. Ce centrage de l’image sur Laurence sera amplifié par un travelling avant zoomant sur son buste, afin de mieux capter son sourire en coin. Dans la scène suivante, lorsque Laurence marche dans le couloir, la géométrie des plans est elle aussi très travaillée. En effet, le personnage principal est au milieu du couloir (Image 9) avec deux lignes de chaque côté de lui, formées par des personnages. Ainsi, l’image est toujours séparée en deux, avec en bas la foule d’élèves et de professeurs formant un flot de couleur, tandis qu’en haut de l’image, le plafond blanc du couloir met en valeur la tête de Melvil Poupaud qui se situe au centre des points de fuite de l’image. De plus, la ligne formée par les épaulettes du tailleur ainsi que par sa couture au milieu du dos renforce la linéarité qui met Laurence au milieu de l’image. Les images tirées des deux scènes se font donc écho, tout en étant traitées différemment : dans la première le spectateur est loin de Laurence et le voit de face, tandis que dans la seconde, le spectateur est juste derrière lui, de dos. Ce montage géométrique et minutieux souligne le rite de passage de Laurence, sa transformation tout en indiquant un entre-deux, un double toujours présent : sa personnalité, son corps et celui des autres etc.

Une autre caractéristique de la contemporanéité de la séquence est le montage en plan alterné et l’effet clipesque de la scène. Car une fois le travelling avant effectué sur l’expression de Laurence, une musique couvre la bande sonore de l’extrait. Il s’agit de Moisture (Club Version) de Headman, un titre de musique électronique de 2016, avec des effets de synthétiseur qui renvoient à l’univers électro des années 80 – 90. De plus, le grain de voix du chanteur donne cette tonalité particulière, créant un son très rétro. Ainsi, la musique joue également sur les effets rétro et « faux-vintage » des instruments, afin de donner un style plus ancien à la chanson. La musique accompagne le passage dans le couloir de Laurence, avec la caméra qui effectue un travelling avant pour suivre ses pas de dos. Ce mouvement donne beaucoup de dynamisme à la scène, et à cela s’ajoute un montage alterné des plans qui filment les chaussures jaunes à talons et les fesses de Laurence. Cet enchaînement féminise et sexualise beaucoup le personnage, qui est représenté par ses talons et sa jupe moulant ses formes. L’ensemble donne alors un aspect très clipesque à la scène, qui renvoie au clip de musique populaire des années 80. Cet effet va être accentué par une autre variante du montage alterné, dans laquelle la caméra est subjective et l’on voit les regards qui accompagnent le passage de Laurence, toujours dans un mouvement vers l’avant. Ainsi, le montage alterne entre les plans de gauche et les plans de droite, pour faire un ralenti sur le regard de chaque personnage que croise Laurence. Cet effet stylistique donne beaucoup d’importance aux visages et expressions que rencontre Laurence, que lui-même les voie ou non. Le montage participe donc à cette imagerie pop, car la marche de Laurence dans le couloir se transforme alors en une déambulation sur un catwalk, tel un défilé de mode. Le rythme donné à la scène par la musique est un procédé récurrent. Le montage des plans est donc très contemporain, autant par son dynamisme que pour les références à la culture pop qu’il renvoie. La musique, bien qu’aux sonorités rétro apporte beaucoup à l’esthétique et au dynamisme de la scène en la transformant en un clip musical tendance.

Tendance à « l’hipsterisme »
Ainsi l’on peut se demander si le choix de Dolan de placer la diégèse de son film dans les années 90 n’est pas plus esthétique que véritablement narratif ? En effet, il n’y a pas vraiment d’injonctions diégétiques à ce que le film se déroule dans les années 90 : le contexte historique n’ajoute pas particulièrement de sens au sujet et il ne s’agit pas de retracer une histoire vraie. Le principal apport de cette mise en place des événements dans les années 90 est surtout l’esthétique vintage. D’ailleurs, le film, dans ses costumes et dans ses décors, évoque plus la période des années 80 que les années 90, que l’on associe différemment : plus de couleurs fluo, baskets compensées et les colliers choker. Il n’y a donc pas une volonté de retracer une époque de façon fidèle, mais plutôt de représenter une esthétique qui a été idéalisée par le réalisateur. Car le film n’a pas été réalisé par une personne qui a connu les années 90 en étant enfant, il y a donc une forme d’idéalisation de l’époque qui se retrouve dans l’exagération des costumes, dans les décors et les mœurs de l’époque (notamment la cigarette et la drogue, qui sont constamment présentes dans le film). Il a donc été bercé par cette époque à travers ses parents, sa famille ce qui lui a apporté un goût pour la musique pop de ces années-là, souvent présente dans ses films.
C’est ce mélange entre le vintage et le moderne qui octroie à Xavier Dolan une cote de popularité élevée chez les hipsters cinéphiles, adeptes de vieux films et de cinéma d’auteur. En effet, parce que le mélange entre les références du passé, en termes de mode, design et musique, se mêlent assez bien avec les images et le montage très pop et dynamique du réalisateur : de la musique, des couleurs et des effets de ralenti sont les caractéristiques principales du cinéma de Xavier Dolan qui pourrait lui aussi être caractérisé de hipsters avec ses tatouages, son toupet et ses lunettes. On lui reproche ainsi de vouloir faire du cinéma d’avant-garde en recyclant les mêmes procédés qui sont utilisés dans le cinéma depuis des dizaines d’années et d’étaler ses références cinématographies et culturelles à longueur de film, reproche formulé aussi aux hipsters pour leur élitisme culturel. Ce retour vers le passé est donc davantage lié à une « mode » du retour dans le passé, que l’on constate aussi bien en musique, qu’en mode et design. Ce phénomène est courant, car le passé est un refuge en période de crise, quand l’avenir semble incertain, surtout à une époque où les mœurs semblaient plus libres.
Car si les années 80 – 90 semblent plus libérées et excentriques, ce n’est pas pour autant que c’était vraiment le cas à l’époque, surtout dans le Québec des années 90 lorsque l’on était transsexuel. Il s’agit alors d’une idéalisation de Xavier Dolan, qui regarde avec son œil contemporain la mode et les mœurs de ces années, et non d’une reconstruction de ce qu’était la société à ce moment-là. C’est pourquoi le film n’est pas vintage en soi, car ce n’est pas un objet authentique de cette époque qui a traversé les années.
L’autre aspect de la nostalgie dans le film Laurence Anyways relève de la queer nostalgia. Qui évoque la nostalgie de ce que représentait être queer dans les années 80 – 90, entre marginalité et communauté. En effet, Laurence Anyways met en scène à travers le personnage de Laurence ce qu’était être queer à l’époque, ce qui était beaucoup plus transgressif. Nous allons étudier comment cette marginalité est « glamourisée » dans le film, par un réalisateur qui met en valeur la différence de son personnage. Car si Laurence Anyways s’est vue décerné le prix de la Queer Palm à Cannes, c’est qu’en effet, le film montre bien les problématiques queer et trans dans les années 90, mais ne décide pas de s’assumer en tant que tel. En effet, d’abord parce que Dolan aborde la question queer non pas tant sur la tolérance et l’acceptation des autres, mais plutôt du point de vue du couple et de l’amour porté à son partenaire malgré ce changement. Dolan n’a d’ailleurs pas voulu accoler l’étiquette « queer » sur son film, car il a refusé la Queer Palm. Ici le queer se traite plutôt du point de vue de la nostalgie : nostalgie d’un amour qui ne peut plus être pareil pour les personnages principaux, nostalgie d’une époque ou être queer était marginal et donc « cool ».

La mise en scène du coming-out
En effet, la première caractéristique de la queer nostalgia dans la séquence étudiée du film est la mise en scène du coming-out du personnage principal. C’est pourquoi cette scène est très importante dans le film parce qu’elle marque un tournant dans la diégèse : Laurence après n’apparaîtra plus qu’en femme tout au long du film. Dans cette séquence, Laurence est habillée en femme pour la première fois sur son lieu de travail et en public. La scène est donc comme un rite de passage : une exposition au regard des autres afin d’obtenir une validation. Rituel qui s’est davantage banalisé à notre époque, bien que le coming-out reste encore un passage difficile pour certaines personnes LBGTQ. Xavier Dolan raconte lui-même qu’il a eu un coming-out assez banal, ses parents ayant accepté facilement son homosexualité, et qu’il a eu cette chance par rapport à d’autres adolescents. Il explique aussi que son homosexualité l’avait rendu populaire au secondaire, parce que justement il était « différent » des autres et assumait cette différence. Dans le cas de Laurence Alia, il est plus difficile de faire son coming-out en passant inaperçu, puisque le changement est surtout physique. Le personnage embrasse donc cet état de fait en s’exposant aux yeux de sa classe et de ses collègues.
Ainsi, Laurence fait son entrée dans la classe et se place au milieu de la salle, parmi ses élèves. La géométrie du plan, comme expliqué plus tôt, le plan fixe sur Laurence droit comme un « i » et le silence qui accompagne cette entrée créer un tableau vivant très esthétique et linéaire. Son costume tailleur vert la démarque du décor, blanc tandis que la construction de l’image le place au-dessus de ses élèves. Laurence est alors exposée, comme les tableaux au-dessus d’elle. Les tableaux horizontaux attestent de l’héritage culturel de Laurence, elle aussi auteure, tandis qu’elle se démarque par sa verticalité. Dolan place donc son personnage entre l’ancienne génération d’auteurs, et la nouvelle, ses élèves, le distinguant au milieu de ces deux lignes. Une fois que le silence est brisé par une des élèves, le changement s’opère, son apparence est validée et ne semble pas choquer le restant de la classe. Il s’agit d’une première victoire pour Laurence, qui se traduira à l’écran par le début d’une musique pop et d’un zoom avant sur le visage de Laurence affichant un sourire en coin. La transition de la scène de la salle de classe à la scène du couloir se fait par un plan de dos sur les chaussures jaunes de Laurence. Les deux scènes se font donc écho, car elles sont liées par le même mouvement de caméra en avant, elles utilisent le même gros plan et surtout elles sont liées par la musique. La seule chose qui montre le changement narratif dans la scène, c’est que le spectateur qui était éloigné et face à Laurence, en position de juge, est maintenant derrière lui, à proximité, en position de suiveur.
Maintenant que le spectateur est sous le charme de Laurence, le personnage peut se permettre de s’afficher pleinement en déambulant dans les couloirs comme sur un podium. Car il ne cherche plus l’approbation, mais la reconnaissance de ces pairs, étape importante dans le coming-out et qui fait partie de la queer nostalgia, car l’esprit de communauté était plus fort à cette époque-là.

L’esprit de communauté – la reconnaissance par les pairs
Cette scène dans le couloir de l’école sert notamment à Laurence à se présenter en public en tant que femme, mais également à chercher ses pairs dans la foule. En effet, d’une part auprès des femmes dont elle fait elle aussi partie à présent, mais également auprès d’autres personnages queer, ou marginaux. Dans cette scène, à l’inverse de la précédente, l’image est plus chargée, pleine de couleurs et continuellement en mouvement. Les jambes de Laurence sont alors mêlées dans la foule, se confondant avec les autres jambes des personnages (Image 1).

Ce plan permet de mettre Laurence sur un pied d’égalité avec les autres personnes dans le couloir, car il ne permet pas de constater sa queerness. Et contrairement à la scène d’avant, où Laurence était séparée du reste de sa classe, ici, elle baigne dedans, pour mieux se sentir appartenir à cette nouvelle génération. En effet, le premier regard que va croiser le spectateur est celui de deux professeurs, assez vieux jeu à en juger par leur tenue (Image 2). Ce premier plan sur les personnes qui entourent Laurence introduit un montage alterné qui va insister sur chaque regard qui va se poser sur elle. Ici, on sent la gêne de la part de la professeure plus âgée, c’est donc de cette catégorie de personne que Laurence va s’extraire, pour chercher la reconnaissance auprès de la nouvelle génération, plus progressiste. Car le plan suivant montre le buste de Laurence de dos, on y voit donc son crâne au cheveu court, dernier reliquat de sa vie d’homme (Image 3) commençant sa déambulation dans le couloir et assumant son apparence. Cette impression de revendication est confirmée par le plan suivant, montrant Laurence de face, dans un mouvement de recul de la caméra, traversant l’intégralité du couloir en disant bonjour aux élèves. C’est à partir de ce moment que le montage montre le regard de chaque personnage que va croiser Laurence, afin de jauger les réactions que son apparence suscite.

Les premiers élèves qui voient Laurence sont assez marginaux, dans un style un peu punk – rock (Image 4) et leur regard évoque surtout de l’intrigue, mêlé à de la fascination pour le jeune garçon. Tandis que les filles et les garçons en tenue plus « normale » (c’est-à-dire en pull à motifs) ont des réactions assez gênées, les élèves ayant un look plus travaillé (Image 6 et 7) reconnaissent la marginalité de Laurence et sont assez fascinés par son apparence. Certains regards sont mêmes aguicheurs (Image 7 et 11) validant par la même occasion la désirabilité de Laurence dans sa nouvelle apparence.
Ainsi, la queer nostalgia se place ici à travers la reconnaissance de Laurence par les autres marginaux. Car la notion de communauté dans l’univers LGBTQ des années 80 à 90 était très forte, notamment face au danger que pouvait représenter l’isolation. À d’autres moments du film, Xavier Dolan met en scène cette communauté queer qui va soutenir Laurence après s’être fait agresser. Car bien que les réactions des étudiants dans les couloirs de l’école semblent assez tolérantes, à cette période, il est difficile d’imaginer que tout le monde soit aussi ouvert d’esprit. Et c’est bien là que se place le point de vue contemporain du réalisateur, qui ne représente pas le changement de sexe de Laurence comme pouvait être si problématique que ça dans sa vie courante, alors qu’en vérité, les réactions pouvaient être plus haineuses. En effet, dans le film, le changement de sexe est plutôt vécu comme quelque chose de « moderne et transgressif » faisant de Laurence une personne branchée et « hype ».

L’androgynie des années 80 – 90
Car à l’époque l’androgynie était quelque chose de courant et « cool » chez les stars et les artistes, surtout dans le milieu de la mode et de la musique. On pense notamment à David Bowie, Desirless et Mylène Farmer. Cet aspect glamour de la queerness était donc très présent à cette période, ce que Xavier Dolan a voulu mettre en avant dans son film, notamment lors de la scène de cocktail ayant pour bande-son le titre Fade To Grey du groupe Visage, assez androgyne aussi. Ainsi, le glamour, la modernité et l’aspect subversif des personnes queer son la principale source de queer nostalgia, car elle mettait en avant l’originalité de chacun, faisant des personnes queer des personnes uniques. Tandis que de nos jours, être queer est à force devenu tellement populaire que cela n’a plus rien d’original puisque tout le monde se réclame d’être un marginal. Et c’est en cela que l’on peut dire que le film est aussi très contemporain, parce que même s’il se place dans les années 80 – 90, il surfe sur la mode du passé et du retour en arrière, à une époque idéalisée par le réalisateur parce qu’elle est partie prenante de la culture populaire de sa génération. En effet, Xavier Dolan est issu de cette génération qui a grandi avec les titres des années 80 et 90 parce que c’était des titres que les parents écoutaient. Cette culture populaire queer influence encore aujourd’hui énormément la culture LGBTQ ainsi que des jeunes adultes. C’est pourquoi le montage très dynamique de la séquence dans le couloir donne des effets de clip vidéo, parce que Dolan joue sur les codes de la culture pop et de la culture queer. Les références culturelles faites dans le film font donc écho chez de nombreux jeunes intellectuels de la même tranche d’âge que Xavier Dolan. Ainsi, le film n’est pas une fresque historique censée être représentative d’un point de vue sociologique, mais plutôt une vision fantasmée des années 90 tel que Xavier Dolan et sa génération les conçoivent : une période de plus grande liberté, une période de renouveau artistique ainsi que d’excentricité. Des thèmes qui sont chers à Dolan lorsque l’on regarde sa filmographie. Il donne alors une image très intellectuelle et branchée de la transsexualité quand la plupart des films de cette période traitent de la question majoritairement sous le point de vue de la maladie du Sida ou de l’intolérance, en s’appuyant généralement sur des solides stéréotypes.

Conclusion

Ainsi, le film de Xavier Dolan, Laurence Anyways, s’il détient certains codes des films vintage, comme le format 1.3, une esthétique typique des années 90 et une diégèse datée, il n’est pas pour autant un objet culturel vintage. En effet, puisque le film n’a pas été produit par le matériel de l’époque : caméras, micros, perches, etc. Mais bien avec du matériel contemporain, dans une esthétique rappelant le passé. Le film n’est pas une reconstitution d’une époque, mais bien une imitation en « faux-vintage » de ces années-là. C’est pourquoi il est difficile de dater le film, qui mélange les codes vestimentaires et musicaux des années 80 et 90, tout en se datant entre 1989 et 1995. En effet, le film ne sert pas à renvoyer véritablement à une époque, mais plutôt à plonger le spectateur dans une atmosphère fantasmée dans laquelle les moeurs étaient plus libérées, les esthétiques plus excentriques et dans laquelle ont pouvait se permettre d’être subversif. Il joue donc avec les codes culturels de ces années, sans pour autant se soucier d’une représentation historique documentaire. Ainsi, le film évoque cette époque surtout parce qu’elle représente le début de libéralisation des tabous sur l’homosexualité et la transsexualité, notamment à travers la culture pop et la mode. Le film est donc davantage un manifeste de la queer nostalgie, et rapporte ces années qui ont lancé l’émancipation des mouvements queer et androgyne en mettant en scène les problématiques de Laurence face à sa transsexualité, son couple, sa reconnaissance sociale et professionnelle.
Nous pouvons donc répondre à notre problématique : en quoi cette scène de Laurence Anyways est-elle davantage attrait au faux-vintage qu’à la nostalgie ? En disant que les procédés utilisés pour la conception du film participent à une esthétique « hype » des années 80 – 90. Cette époque est donc vue à travers le regard d’un réalisateur très contemporain et donc influencé par sa vision fantasmée de cette époque. Ainsi le film est très moderne dans son aspect vintage puisqu’il s’insère parfaitement dans la vague du rétro, de l’imitation « vieux » et du phénomène hipster. Mais est teinté de nostalgie tout de même par les références au milieu queer de l’époque et montre une certaine idéalisation de l’esprit queer et libre de ces années.

 

 

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