Les réappropriations nostalgiques contemporaines de Forrest Gump

 

Par Sophie Van Herck (Université Catholique de Louvain)

Résumé:

La nostalgie est un sentiment qui a de tout temps été un moteur d’inspiration. J’ai choisi d’axer mon travail autours des réappropriations nostalgiques contemporaines de l’œuvre cinématographique Forrest Gump.

Forrest Gump est un film américain du réalisateur, producteur et scénariste américain Robert Zemeckis, basée sur une nouvelle, parue en 1986, du même nom, de Winston Groom.

Toutes les formes de réappropriation du film rencontrées au cours de mes recherches illustrent ou exploitent le sentiment de nostalgie vis-à-vis du film sortit en 1994 et constituent, chacune à leur manière, un rappel de l’œuvre de Zemeckis.

Cependant, l’une d’entre elles, celle de Robert Pope, vétérinaire anglais originaire de Liverpool, a particulièrement retenu mon attention.

Introduction  

Forrest Gump est un film américain basée sur une nouvelle, parue en 1986, du même nom, de Winston Groom. Sortit en 1994, l’histoire raconte 30 années de la vie d’un homme, joué par Tom Hanks. L’histoire se déroule entre les années 50 et 80.

Issu d’une famille américaine de la classe moyenne, Forrest Gump, un jeune homme diminué physiquement par un handicap moteur aux jambes et mentalement par un QI de 75, grandit avec ses handicaps et toutes les difficultés que cela comporte. Les enfants sont cruels et Forrest aura gouté très tôt aux humiliations et aux piquantes taquineries de ses camarades. Sa rencontre avec Jenny, une jeune fille de son âge, elle-même traumatisée par une enfance compliquée pour d’autres raisons, marquera sa vie et année après année, il ne cessera de l’aimer.

C’est l’adulte que nous rencontrons lors du premier plan, assis sur un banc ; il raconte à ceux qui veulent bien l’écouter, une séquence, un pan de sa vie. Son âge mental lui donnera la vision utopique que tout est possible et son innocence déconcertante mêlée à un facteur chance indéniable, lui permettront de traverser les années avec brio ; l’armée lui apportera de l’assurance, d’une part, et l’amitié de Bubba, d’autre part.

Ce film fut un vrai succès au box-office à sa sortie et est encore un grand succès auprès d’une large audience aujourd’hui; il a remporté six Oscars et trois Golden Globes dont ceux du meilleur film et du meilleur acteur.

Ce film a la particularité de mêler Histoire et fiction. Le volet sensible de la guerre du Vietnam est une période qui a marqué l’Amérique, et les émotions rattachées à cet évènement historique ont pour effet de déclencher une certaine nostalgie chez les spectateurs.

« La guerre du Vietnam a été le plus grand traumatisme vécu par les Américains au XXème siècle, une « tache » dans « leur siècle » que la société a progressivement estompée pour faire entrer le récit de cette guerre dans la logique de la « Destinée manifeste ». L’analyse des fictions cinématographiques et télévisées produites aux États-Unis permet de suivre l’évolution de ce travail de mémoire : violence du traumatisme dans les années 1960 et surtout 1970, « révision » dans les années 1980 pour en faire une « noble cause »… »[1]

L’élément « Histoire », parfois compliqué dans sa représentation du passé dans une fiction au cinéma, positionne le spectateur au sein d’un dispositif qui fait appel à ses affects, à ses souvenirs.

 Le réseau international Media et Nostalgie, « IMNN » (International Media and Nostalgia Network) est un réseau de chercheurs dont le sujet principal porte sur les interrelations entre la nostalgie et les médias au sens large. Son approche est de (re) penser de manière critique à la relation de la nostalgie et des médias, mais aussi à celle de la mémoire et de l’histoire.[2]

Emmanuelle Fantin, professeur à l’université de la Sorbone, est membre de ce groupe et axe ses recherches sur ce que la nostalgie peut représenter comme pont mémoriel entre ces événements du passé et leurs représentations dans le présent.

Malgré son focus sur le thème du rôle de la nostalgie dans le contexte des médiations marchandes, son approche qui lie média, mémoire et histoire peut être appliquée à Forrest UMP.

Dans son articleImaginaire nostalgique et publicité : le cas du petit village d’antan, elle explique que « la nostalgie constitue précisément la clef de voûte des processus sémiotiques de construction de cette galerie pittoresque de représentations du passé ». [3]

Que ce soit dans la publicité ou dans les films, nous sommes face à des fictions. Ces fictions utilisent  le passé, et en proposent des versions édulcorées, ou idéalisées parfois.

Cette représentation du passé dans un média contemporain comme un film destiné à une large diffusion, tel que Forrest Gump, suppose d’être construite avec un maximum de références aux faits réels, présents dans la mémoire des futurs spectateurs afin de minimiser les risques de mauvaise réception.

C’est d’ailleurs dans ce sens que Tom Hanks, l’acteur principal du film a mis un accent particulier sur le fait que l’aspect historique du film reflète le mieux possible la réalité des époques relatées.

Un autre élément a sans nul doute également appuyé le sentiment de nostalgie dans ce film. Il s’agit de sa bande originale qui a depuis, été nommée douze fois disque de platine[4]. Une sélection de morceaux de musique des années 60, 70 qui parlent aux fans de musique rock et pop et aux nostalgiques de ces années-là.

Selon Tristan Paré-Morin, autre membre de l’IMNN et musicologue, la nostalgie liée à la musique est un sentiment directement lié à des moments historiques précis, « surtout lorsque ces forces révèlent les discontinuités entre divers milieux musicaux, sociaux et politiques. », et non pas à la musique en tant qu’élément à part entière.[5] Ce qui correspond effectivement aux musiques utilisées dans le film qui chacune à leur manière, renvoient à une période précise de l’histoire de la société américaine.

Il s’agit, selon moi, d’un film qui n’est ni complètement dramatique, ni vraiment comique. Présenté comme une « comédie dramatique » par Cinénews.be ou encore par Wikipédia, Forrest Gump est rapidement passé dans le rang des films évènement.

La notion de film évènement fait référence au livre de Diana Gonzalez-Duclert Film Évènement, publié en 2012dans lequel elle propose une analyse « des œuvres de fictions comme des succès commerciaux mais aussi comme des événements politiques, intellectuels et sociaux.

Ces films évènement ont la particularité de sortir de la catégorie cinématographique habituelle et d’exister comme un phénomène de société. »[6] Diana Gonzalez-Duclert cite les quatre paramètres qui caractérisent ce type de film : son succès public et commercial, le retentissement social qu’il provoque, sa dimension esthétique, et enfin sa double durée.

A sa sortie, Forrest Gump avait créé l’enthousiasme des spectateurs et des médias(lesechos.fr).

Commercialement, le film a rapporté la modique somme de 680 millions de dollars, et aujourd’hui encore, 24 ans après sa sortie, il reste une référence pour le cinéma américain et continue de faire parler de lui (FNAC.be).

Comme tous les films qualifiés de « film évènement », Forrest Gump a marqué les mémoires.

La possible ou éventuelle nostalgie pour ce film me semble un angle intéressant pour expliquer la pérennisation d’un film évènement.

Dans ce contexte, j’ai choisi d’analyser les réappropriations contemporaines nostalgiques de Forrest Gump via l’étude de la réception du film par le coureur Robert Pope au travers de ses propos et des visuels qu’il a publiés sur la toile.

Forrest court encore !

En effet, parmi les réappropriations de Forrest Gump rencontrées, celle de Robert Pope, vétérinaire anglais originaire de Liverpool, coureur à ses heures, a particulièrement retenu mon attention. Il s’agit d’un évènement qui a fait l’actualité ce mois d’avril 2018 : le coureur de marathon Rob Pope qui a fait parler de lui en remportant le record du monde de vitesse « tout en étant déguisé », lors du marathon de Londres, a, en octobre 2016, décidé de reproduire le marathon décrit dans le film Forrest Gump.

Il a relevé le défi et a terminé sa course ce 29 avril 2018.

Comme l’explique le coureur Rob Pope dans une interview[7]pour Letsrun.com, tout commence à l’âge de six ans, âge auquel il visionne le film Forrest Gump. Pour l’enfant qu’il était, le marathon de Forrest représente un rêve. Nous pouvons parler de son sentiment nostalgique de l’époque comme d’une nostalgie du futur, car de ce marathon fiction, son imaginaire en avait créé quelque chose qui pourrait exister. C’est en autre cette croyance qui a participé à la motivation de son projet de rendre ce marathon bien réel.

Nous pourrions parler d’une double nostalgie, ou de la nostalgie de la « nostalgie du futur » ressentie à l’époque de son enfance mais dans les deux cas, l’élément moteur de sa réappropriation est le sentiment nostalgique pour le film Forrest Gump.

Ce néologisme inventé par le médecin suisse Johannes Hofer en 1688 : ‘nostos’ (le retour) et ‘algos’ signifie la douleur du retour, ce qui cible dans un premier le désir de retour dans la patrie, dans le pays d’origine.

J’adapterai quelque peu cette définition au contexte de la nostalgie d’un évènement culturel en la formulant comme ceci : la tristesse du retour à un évènement qui a été, et qui subsiste dans notre flot mémoriel, dans nos souvenirs.

L’enfant a grandi et l’idée de réaliser ce challenge a muri dans sa tête. Grand fan du film Forrest Gump, il explique au cours de l’interview, que cette fiction de 1994 l’a inspiré à de nombreux niveaux dans l’élaboration de son projet de vie.

« Lorsque je rentrerai chez moi et reprendrai mon travail de vétérinaire, je tenterai d’être un bon citoyen de notre société tout comme l’était Forrest »[8]

C’est aussi avec nostalgie qu’il parle de sa mère qui lui avait donné comme conseil de chercher à faire la différence.

 « Ma mère n’est plus de ce monde malheureusement mais elle m’avait dit avant de  mourir de faire quelque chose qui ferait la différence dans le monde » (Ibid.)

 Rob Pope lie son objectif directement à celui de Forrest dans le film et se montre aussi idéaliste que lui lorsqu’il répond à la question « Pourquoi courrez-vous ? » (Ibid.). Il dit qu’il court pour un monde meilleur, et exprime son intention de collecter des fonds pour les sans-abris, l’environnement, les animaux, le droit des femmes et la paix.

« Lorsque dans le film Forrest traversait le Mississipi pour la quatrième fois, un journaliste lui a posé la question à savoir « pourquoi courez-vous ? à laquelle Forrest a répondu : « je cours pour les sans-abris, l’environnement, les animaux,  le droit des femmes et la paix. » et je cours pour ces 5 causes… »(Ibid.)

 Il parle du personnage de Forrest en parlant de lui comme d’un homme auquel tout le monde peut s’identifier. Un homme dépourvu de jugement, qui ne fait pas de différence entre les races ou les classes sociales. Loin d’être un héros, il le présente comme un modèle de pureté d’esprit et ajoute que si le monde était peuplé de Forrest(s), il serait probablement bien meilleur.

Rob s’est investi au niveau de la communication : via les réseaux socio-numériques, les interviews qu’il donne tout au long de son périple, publiant les photos des horizons croisés, de ses objectifs réalisés, étape après étapes.

Rob Pope draine une communauté de followers, plus présents sur le net que sur le terrain, mais qui l’encouragent et le suivent virtuellement pour la plupart.

Rob Pope prend également soin d’assurer les visuels de sa course via ses deux comptes Facebook, l’un étant son compte personnel(https://www.facebook.com/rob.s.pope), l’autre ayant été créé pour l’évènement (https://www.facebook.com/runroblarun).

A côté de ses photos personnelles, Rob Pope partage également des évènements, des rendez-vous qu’il adresse à ses followers aux différentes étapes de sa course. (Annexe 1/capture 1)

Notre Forrest Gump contemporain, qui a mis en place un crowdfunding(Annexe 1/capture  2) sur la plateforme uk.virginmoneygiving.com dès le départ de sa course, se charge également de partager les publications des organisations caritatives qu’il soutient(Annexe 2/capture 3).

Il participe également à de nombreuses émissions et interview pour promouvoir sa quête caritative.

Enfin, une fois le challenge relevé, il va même jusqu’à proposer un re-enactment de la scène du film où Forrest Gump s’arrête enfin de courir et s’exprime : « je suis fatigué, je pense que je vais rentrer chez moi maintenant. »[9]

Si le re-enactment est une pratique amateur dont les artistes s’emparent depuis une dizaine d’années pour interroger l’écriture de l’histoire et ses résonances dans le temps vivant.[10]

Robert Pope, dans ce cas précis, entre représentation et performance, fait revivre la scène du film aux spectateurs contemporains qui le suivent dans son périple.

L’endroit qu’il choisit pour terminer son marathon le 29.04.2018 est le même que celui choisi par Forrest Gump dans le film. Cet endroit qui porte le nom Forrest Gump pointqui fait aujourd’hui partie de l’offre touristique de nombreux tours opérateurs est devenu un lieu où les touristes viennent se prendre en photo.

Le lieu possède même son compte instagram :

https://www.instagram.com/explore/locations/1030811912/forrest-gump-point/

Une pancarte y a été disposée sur laquelle il est inscrit : « Forrest Gump ».

Sans titre 

Conclusion

Forrest Gump est un film qui raconte l’histoire d’une nation, à travers le récit de la vie d’un homme. Cette peinture contée par un être innocent et dépourvu de jugement crée des émotions. Or, les émotions créent l’évènement dans les mémoires et construisent les souvenirs des individus. Robert Pope est un de ces individus et nous ne pouvons que constater que la réception du film et sa nostalgie pour le film a inspiré son projet de marathon à travers les États-Unis.

Cet exemple de réappropriation par Rob Pope est un bel exemple de prolongation du film imprégnée de sentiments nostalgiques.

Toutes les formes de réappropriation du film rencontrées au cours de mes recherches illustrent ou exploitent le sentiment de nostalgie vis-à-vis du film sortit en 1994 et constituent, chacune à leur manière, un rappel de l’œuvre de Zemeckis.

Au niveau communication, nous avons pu observer d’une part, l’attention particulière portée sur la mise en lien avec les internautes, que la communication ait été textuelle ou visuelle ; d’autre part, le soutien des internautes, qu’il ait été « participation morale[11] » (encouragements, commentaires), ou participation financière (crowdfunding).

Tous ces ingrédients réunis ont permis la réalisation du projet.

La participation morale est probablement l’élément essentiel. Elle s’est, dans ce cas précis, matérialisée par les nombreux messages d’encouragement qu’a reçu Rob Pope sur les réseaux sociaux. Tous ces messages ont porté et approuvé le projet de Rob Pope et ont entouré ce projet d’un sentiment collectif positif.

Comme l’explique Slavka Karakusheva, candidate doctorante au département d’Histoire et Théorie de la Culture à l’Université de Sofia, et membre de l’IMNN(International Media and Nostalgia Network), la médiatisation de la nostalgie et l’utilisation des émotions participe à la construction d’identités collectives. Elle soutient le fait que le partage de souvenirs est un processus, par lequel les individus qui ont un passé commun renforcent leur sentiment d’appartenance à un groupe qui partage ce même passé. L’évènement passé concerné étant ici la visualisation du film Forrest Gump.

En regard de ce que l’International Media and Nostalgia Network[12], cette plate-forme de travail créée en 2015 pour les chercheurs et les professionnels qui axent leurs recherches sur les médias et la nostalgie au travers de différentes disciplines et perspectives culturelles, l’exemple du projet de Rob Pope met en évidence la relation entre les médias sociaux et digitaux, et sa réappropriation nostalgique de l’œuvre cinématographique du réalisateur Zemeckis.

Cette réappropriation, sous forme de re-enacment est particulièrement surprenante dans le sens où d’une scène qui initialement se calculait en minutes dans la fiction, Rob Pope en aura fait un challenge qui aura duré deux années dans la réalité.

Bibliographie

Annexes

Annexe 1

Annexe 2

annexe 2

Notes de bas de page

[1]Boutet Marjolaine, « Le Vietnam et l’Amérique au cinéma et à la télévision : du traumatisme au déni », Hermès, La Revue, 2008/3 (n° 52), p. 75-82. URL : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2008-3-page-75.htm

[2]https://medianostalgia.org/

[3]http://www.journals.vu.lt/literatura/article/view/11246

[4]https://www.rtbf.be/classic21/article/detail_la-bo-de-forrest-gump-reeditee?id=835341

[5]https://medianostalgia.org/

[6]https://books.google.be/books/about/Le_film_%C3%A9v%C3%A9nement.html?id=LfM0BwAAQBAJ&redir_esc=y

[7]https://www.youtube.com/watch?v=530aqUjk14I

[8]https://www.youtube.com/watch?v=530aqUjk14I

[9]https://www.facebook.com/runroblarun/videos/629636294043408/

[10]https://journals.openedition.org/marges/153

[11]Maurice Halbwachs (1947), « L’expression des émotions et la société. »

[12]https://www.studentcorner.be/pluginfile.php/380305/mod_resource/content/1/PowerPoint%20s%C3%A9ance%20K.%20Niemeyer%2023avril.pdf

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